Nous avons créé une boulangerie qui ne nous appartient pas

En juin 2025, nous avons ouvert une boulangerie artisanale et certifiée biologique au 59 rue de Lodi, à Marseille. C’était un beau chantier, un chouette projet qui nous a occupés pendant plus d’un an. L’investissement s’élève à près de 400 000 euros. Vu de loin dans le brouillard, cette boulangerie ressemble à beaucoup d’autres : vous y trouverez un four, des pétrins, quelques palettes de farine, un espace de vente et des gens qui s’agitent dans tous les sens. Une boulangerie de plus ? Pas tout à fait. SUD·SUD·EST est une société coopérative… et la boulangerie ne nous appartiendra donc jamais. Jamais-jamais.

Pourquoi avoir créé SUD·SUD·EST en société coopérative ?

En France, la boulangerie tient une place de premier plan dans l’imaginaire collectif. Le boulanger confectionne des produits alimentaires de première nécessité et son rôle social est, à juste titre, valorisé. Pour autant, la pénibilité de cette profession est peu reconnue.

Port de charges lourdes et mouvements répétitifs, horaires difficiles et peu compatibles avec l’épanouissement personnel, faibles rémunérations, les écueils sont nombreux.

Bref, le métier est à réinventer.

En parallèle, le rapport au travail évolue. La demande est forte pour trouver de nouveaux équilibres entre vie professionnelle et vie personnelle, pour faire en sorte que le travail soit un moyen, et non une fin.

Dans des boulangeries, comme dans d’autres entreprises, on travaille souvent pour d’autres, pour un patron, pour des actionnaires, qu’on voit peu mais qui décident beaucoup. Les employés n’ont que trop rarement la main sur leur quotidien professionnel. Nous avons vécu, d’une manière ou d’une autre, ces contraintes. Nous savons qu’elles ne sont pas intangibles.

Forts de ces convictions, nous avons créé la boulangerie SUD·SUD·EST.

SUD·SUD·EST est avant tout une boulangerie artisanale, avec des produits faits sur place. Nos fournisseurs sont tous dans le secteur : farines, œufs, fruits et autres matières premières biologiques, tout vient d’ici.

Notre ambition était de créer une boulangerie où le métier de boulanger peut s’exercer sans abîmer. Une boulangerie coopérative où nous partageons les responsabilités, les devoirs, mais aussi les droits, et les bénéfices. Parce que les uns ne vont pas sans les autres.

Pour le dire autrement, une boulangerie qui ne perd pas le nord.

Une société coopérative (SCOP), ça change quoi, concrètement ?

  • Si toutes les personnes salariées ne sont pas associées, toutes ont vocation à s’associer. En 2026, un nouveau collègue (coucou Mika) est devenu associé. Pour six salariés, trois sont donc associés.
  • En assemblée générale, une personne = une voix. Peu importe le nombre de parts sociales détenues ou l’ancienneté.
  • Les salariés de l’entreprise sont forcément majoritaires au capital. Autrement dit, il peut y avoir des associés extérieurs, mais ils n’auront jamais le dernier mot.
  • Ici, les bénéfices sont distribués au pro-rata du temps de travail. En 2026, nous avons placé 27179€ en réserves et distribué la même somme en part travail. Une prime sympathique.
  • Chez SUD·SUD·EST, nous avons décidé de ne pas verser de dividendes. Nous partageons par ailleurs la gestion de l’entreprise entre l’intégralité des associés.
  • Lorsqu’on quitte l’entreprise, les parts sociales sont revendues à leur valeur nominale. Autrement dit : il n’est pas possible de capitaliser.
  • Nous avons une grande culture de la transparence et de la transmission. Nous cherchons à faire en sorte que toute l’équipe maîtrise au mieux la gestion de l’entreprise. Nous avons par exemple une sorte de wiki interne particulièrement garni, que nous partagerons peut-être un jour ou l’autre.

Mais vous vous y retrouvez comment ?

À la lecture des quelques paragraphes précédents, vous pourriez légitiment y détecter une forme de folie. Pourquoi investir autant d’argent dans un projet qu’on ne possède pas et dans lequel on peut assez rapidement perdre la main ? Il y a pourtant deux-trois arguments rationnels auxquels on pense bien trop peu :

  • Dans une boulangerie classique, il est parfois difficile de fidéliser l’équipe : le turn-over est frappant, les gens viennent et partent. Ici, la possibilité de s’associer au bout d’un an change radicalement le rapport au travail et permet aux salariés de se projeter sur le long terme.
  • Les responsabilités sont partagées : dans une entreprise classique, les gérants portent souvent une charge considérable. Il serait faux de dire que, en tant que fondateurs de l’entreprise, nous n’avons pas passé quelques nuits blanches et accumulé les heures de travail non-rémunérées, mais les collègues prennent peu à peu la main sur des missions normalement confiées aux gérants. Depuis la rentrée scolaire 2026, notre temps de travail ne dépasse pas 35 heures.
  • Il n’est pas interdit d’être correctement rémunéré. Les co-gérants disposent d’une rémunération fixe supérieure au reste de l’équipe. Les comptes-courants sont rémunérés. Nous allons par ailleurs essayer de rémunérer l’intégralité des heures consacrées au lancement du projet.
  • Chez SUD·SUD·EST, les co-gérants sont salariés, au régime général. À ce titre, nous cotisons exactement de la même façon qu’un salarié. Nous sommes par exemple éligibles à l’assurance chômage.
  • La transmission de l’entreprise est prévue dès le début : à notre départ, ce sont les collègues du moment qui prendront la main…
  • … et ainsi de suite !

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